David Lisnard ou le barycentre de la droite
Décryptage du positionnement politique de David Lisnard au sein de la droite française
DAVID LISNARDNOUVELLE ENERGIEPOLITIQUEELECTION PRÉSIDENTIELLE


Et si le meilleur positionnement de David Lisnard n'était ni à droite, ni au centre, mais au point d'équilibre entre les différentes sensibilités de la droite ? Des droites, devrais-je dire. Libéral sur l'économie, conservateur sur l'autorité, attaché à la souveraineté nationale sans être isolationniste, décentralisateur mais exigeant sur la puissance de l'État : le maire de Cannes et président de Nouvelle Energie s’est lancé dans une entreprise politique ambitieuse. Devenir le candidat capable de faire tenir ensemble ce que "la droite" a passé des décennies ans à séparer.
Car depuis longtemps, la droite française a un problème de géométrie. Elle ne cesse de se diviser en diagonales : droite libérale contre droite sociale, droite gouvernementale contre droite de rupture, droite européenne contre droite souverainiste, droite modérée contre droite identitaire, Paris contre les territoires. Chacune de ces composantes possède sa vérité. Aucune ne constitue, à elle seule, une majorité. Et c’est dans cet espace que David Lisnard entend bien s’imposer. Pas exactement au centre. Surtout pas au milieu. Au barycentre !
Le mot est plus précis qu'il n'y paraît. En physique comme en géométrie, le barycentre n'est pas une moyenne molle entre plusieurs forces. C'est le point autour duquel des forces différentes peuvent s’agréger. Politiquement, le défi de David Lisnard est exactement celui-là : prendre quelque chose à chacune des droites sans devenir prisonnier d'aucune. Et c'est peut-être sa meilleure chance. Et, surtout, celle du pays.
Pendant des années, la droite française a été sommée de choisir. Choisir entre l'économie et le social. Entre l'Europe et la souveraineté. Entre l'autorité et les libertés. Entre le sérieux budgétaire et la protection. Entre la droite de gouvernement et la tentation « populiste » (même si le terme, à lui seul, mériterait de lui consacrer toute une tribune). David Lisnard répond, en substance : pourquoi faudrait-il choisir ?
Son projet repose d'abord sur une critique frontale de l'État. Trop dépensier, trop centralisé, trop bureaucratique, trop intrusif. Il veut réduire la dépense publique, simplifier les normes, responsabiliser les acteurs économiques et redonner de l'espace à l'initiative privée. Sur ce terrain, David Lisnard est clairement libéral. Il l’assume et le revendique. Mais il ne s'arrête pas là.
Car le même homme, qui réclame moins d'État, réclame aussi davantage d'État là où celui-ci a renoncé à exercer son autorité : sécurité, justice, immigration, frontières, souveraineté. C'est là que son logiciel devient intéressant. Moins d'État partout, plus d'État là où il est régalien. Une formule qui pourrait sembler paradoxale est en réalité le cœur de son positionnement. Le libéral et le conservateur cessent alors de s'opposer. Ils deviennent complémentaires.
David Lisnard n'est pas un libéral dogmatique. Il ne défend pas la liberté économique comme une fin suffisante. Il l'inscrit dans une conception plus large de la puissance nationale. Il peut donc parler aux entrepreneurs qui étouffent sous les normes, mais aussi aux électeurs de droite qui veulent que l'État protège les frontières. Aux défenseurs de la concurrence, mais aussi à ceux qui réclament une politique industrielle volontariste. Aux partisans de la baisse de la dépense publique, mais aussi à ceux qui considèrent que la puissance publique doit redevenir efficace.
Et chez David Lisnard, le sujet est plus politique : il s'agit de restaurer la capacité d'un pays à décider, produire, protéger et transmettre. Le libéralisme devient alors un instrument de puissance. Et la puissance, une condition de la liberté.
Plus ferme qu’Edouard Philippe, moins identitaire que le RN. C'est sur l'immigration que la ligne de crête devient la plus visible. La droite française s'est longtemps divisée entre ceux qui voulaient traiter l'immigration comme une question parmi d'autres et ceux qui en faisaient le sujet central de la recomposition politique. David Lisnard choisit une troisième voie : faire de l'immigration une question régalienne majeure sans en faire le fondement exclusif de son identité politique. Il assume une ligne ferme sur les frontières et sur le contrôle de l'immigration. Mais son projet ne se résume pas à cela. C'est précisément ce qui peut lui permettre d’attirer une partie des électeurs tentés par la droite nationale sans reprendre l'ensemble de son logiciel, par ailleurs jugé bien trop étatiste. Son message pourrait se résumer ainsi : "On peut vouloir maîtriser l'immigration sans faire de l'immigration toute sa politique." Et cette nuance est politiquement décisive. Elle permet à David Lisnard de regarder vers la droite de Bruno Retailleau sans devoir se fondre dans le RN. Et, inversement, elle lui permet de regarder vers une droite plus libérale sans adopter les réflexes du centre macroniste.
Le vrai clivage : l'État. C'est peut-être là que se trouve le fil rouge de son projet. Car contrairement à ce que pourrait laisser penser la juxtaposition de ses positions sur l'économie, la sécurité, l'immigration ou la décentralisation, David Lisnard ne construit pas une politique autour de thèmes disparates. Il construit un projet autour d'une conviction : la France ne manque pas d'État, elle manque d'un État qui fasse correctement ce qu'il doit faire. L'État doit protéger, juger, contrôler ses frontières, assurer la sécurité et garantir les fonctions régaliennes. Mais il n'a pas vocation à gérer chaque détail de la vie économique et sociale.
D'où son obsession de la simplification. D'où sa critique du millefeuille administratif. D'où sa défense des maires et des territoires. D'où son discours sur la responsabilité individuelle. Et d'où, aussi, son ambition de transformer la droite : non pas en parti de la nostalgie, mais en mouvement de reconquête de la puissance publique par la réduction de son périmètre. Une droite qui ne demanderait pas plus d'État. Une droite qui demanderait un meilleur État. Le maire contre la technostructure.
Il y a dans le parcours de David Lisnard une autre dimension que les commentateurs nationaux sous-estiment parfois : son expérience locale. Cannes n'est pas Paris. Et son discours est profondément marqué par cette différence. Le maire qui doit faire fonctionner une ville ne raisonne pas comme un ministre qui produit des circulaires. Il doit résoudre des problèmes, arbitrer, tenir un budget, gérer des agents, attirer des investisseurs, assurer la sécurité et répondre directement aux citoyens. Cette culture du résultat nourrit, chez David Lisnard, une forme de « phobie administrative », si l'on ose l'expression : non pas le peuple contre les élites, mais le terrain contre la bureaucratie.
C'est une nuance importante. Car, là encore, il se situe au croisement de plusieurs droites. La droite libérale y trouve la défense de l'autonomie. La droite conservatrice y trouve la restauration de l'autorité. La droite territoriale y trouve la décentralisation. Et une partie de l'électorat populaire peut y entendre une critique du système politique devenu illisible.
Son véritable adversaire n'est peut-être aucun des candidats déjà déclarés. C'est ce qui rend la stratégie de David Lisnard plus ambitieuse qu'une simple candidature à l’élection présidentielle. Pour lui, il ne s’agit pas seulement de battre Édouard Philippe, Bruno Retailleau ou les autres prétendants de la droite. C’est de faire exister une synthèse qui n'existe pas encore électoralement. David Lisnard peut prendre une part de chacun de ces électorats sans lui demander de devenir quelqu'un d'autre. C'est le principe même du barycentre. Loin d’un compromis mou, il s’agit de proposer les éléments d'une doctrine cohérente.
Une droite qui ne veut plus choisir entre Thatcher et de Gaulle, c'est peut-être finalement ce qui résume le mieux son ambition. David Lisnard cherche à faire cohabiter deux traditions qui se sont rarement parfaitement accordées dans la droite française. D'un côté, la droite de la liberté : moins de normes, moins d'impôts, moins de dépenses, plus d'entreprise, plus de responsabilité. De l'autre, la droite de la puissance : frontières, sécurité, souveraineté, autorité, indépendance stratégique. Et entre les deux, il ajoute une troisième exigence : la proximité.
Parce que la puissance ne doit pas seulement être nationale. Elle doit aussi être territoriale. La liberté ne doit pas seulement être économique. Elle doit aussi être politique. L'autorité ne doit pas seulement être verticale. Elle doit produire des résultats. Voilà pourquoi son projet peut être lu comme une tentative de réunir les trois grandes aspirations de la droite contemporaine : libérer, protéger, décentraliser.
Tout ça, sans se perdre dans la formule stérile et incantatoire de "l'union des droites". Depuis des années, beaucoup la réclament mais personne ne sait véritablement autour de quel projet elle pourrait se construire. Car additionner les droites sur une photographie ne produit pas mécaniquement une majorité. Une alliance de circonstance entre libéraux, conservateurs, souverainistes et modérés peut même devenir illisible si elle repose sur le plus petit dénominateur commun.
Le barycentre, c’est l’inverse : non pas demander aux droites de s'unir malgré leurs différences, mais construire une offre politique dans laquelle ces différences trouvent naturellement leur point d'équilibre. C'est toute la différence entre une coalition électorale et une synthèse politique. La première additionne des appareils. La seconde agrège des électorats. La première se négocie entre dirigeants. La seconde se construit autour d'un projet. Dans cette perspective, le sujet n'est plus de savoir comment faire entrer Retailleau, Philippe, les libéraux et les souverainistes dans la même pièce. Il est de trouver le candidat dont chacun peut reconnaître une part de son identité sans avoir le sentiment de renoncer au reste. Voilà pourquoi le barycentre est plus prometteur que l'incantation de l'union : il ne demande pas aux droites de s'aimer. Il leur donne une raison de voter ensemble.
La question de 2027 n'est donc pas seulement de savoir si David Lisnard peut gagner une primaire ou sortir vainqueur d’un premier tour. La vraie question est, en fait, plus profonde : la droite française est-elle prête à devenir ce que David Lisnard lui propose de devenir ? Une droite libérale sans être naïve. Conservatrice sans être identitaire. Attentive à la souveraineté sans être isolationniste. Européenne sans être européiste. Réformatrice sans être technocratique. Attachée à l'autorité sans renoncer aux libertés. Et surtout, capable de parler à la fois à l'entrepreneur, au maire, au cadre, au retraité, au salarié inquiet et à l'électeur qui ne supporte plus de voir l'État promettre beaucoup et accomplir peu.
Certains me rétorqueront que l’équation est difficile à résoudre mais elle peut devenir politiquement puissante. Car David Lisnard ne cherche pas seulement à déplacer la droite sur l'échiquier. Il cherche à changer l'échiquier. Son ambition n'est pas d'être le meilleur représentant d'une droite parmi d'autres. Elle est de devenir le point où ces droites cessent de se faire concurrence et commencent à s'additionner. Le barycentre, en somme.
© Photo Marie Tavarès
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