Jours chômés ou redressement économique : choisis ton camp, camarade !
A l'approche du 1er mai, le débat public se focalise sur le sens des jours fériés et sur leur incidence économique et sociale.
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Cette proposition intervient, de surcroît, dans un contexte où un autre débat agite la sphère politique : celui de la possibilité de travailler le 1er mai. Ce jour, consacré à la fête du Travail, bénéficie en France d’un statut tout à fait singulier puisqu’il est, sauf exceptions très limitées, obligatoirement chômé. Là encore, le symbole est fort, mais il mérite d’être interrogé. Car il y a quelque chose d’étonnant — pour ne pas dire paradoxal — à célébrer le travail… en en interdisant l’exercice. Certains considéreront cette remarque comme anecdotique, presque provocatrice. Elle ne l’est pourtant pas. Derrière ce paradoxe se cache une réalité bien concrète : celle de salariés qui souhaiteraient travailler ce jour-là, notamment dans des secteurs où l’activité pourrait être forte (commerce de proximité, restauration, services, par exemple) mais qui en sont empêchés par la loi. On ne parle pas ici d’obliger quiconque à travailler, mais simplement de permettre à ceux qui le souhaitent de le faire, dans des conditions encadrées et rémunératrices.
Dans une économie ouverte et concurrentielle, chaque journée d’activité compte. Empêcher la production, même ponctuellement, c’est renoncer à une part de richesse qui aurait pu être créée, distribuée, investie. Or la France fait aujourd’hui face à une équation particulièrement délicate : une croissance atone, une dette publique qui culmine à un niveau jamais atteint, et une demande sociale exploitée démagogiquement par une partie du spectre politique et qui a trop longtemps prospéré au motif d’un Etat providence qui serait un puits sans fond. Dans ce contexte, la question n’est pas de savoir comment répartir les richesses mais, d’abord, comment en produire davantage.
Parce que c’est bien là que l’on touche à une contradiction profonde du discours porté par une partie des organisations syndicales et les formations politiques de gauche. D’un côté, elles réclament une intervention accrue de l’État, une redistribution plus ambitieuse, des protections renforcées pour les salariés. De l’autre, elles soutiennent ou proposent des mesures qui, directement ou indirectement, freinent la production de valeur. Or, il ne peut y avoir de redistribution sans production préalable. Cette évidence économique est parfois reléguée au second plan, comme si la richesse pouvait être décrétée plutôt que créée.
La proposition d’un jour férié supplémentaire illustre parfaitement cette tension. Elle repose sur une logique symbolique — reconnaître l’importance d’une cause légitime — mais elle ignore largement les implications concrètes en matière d’activité économique. Pire encore, elle s’inscrit dans une accumulation de décisions qui, mises bout à bout, contribuent à rigidifier le marché du travail et à réduire la capacité productive du pays.
Dans ce débat, certaines initiatives politiques récentes témoignent d’une prise de conscience partielle, mais encore hésitante. Gabriel Attal a ainsi avancé l’idée de permettre à certains secteurs, comme les fleuristes ou les boulangers, de pouvoir faire travailler leurs salariés volontaires le 1er mai. Cette proposition part d’un constat simple : ces activités répondent à une demande forte, ce jour-là, et leur fermeture contrainte constitue une perte économique inutile.
L’intention est louable mais il est difficile de ne pas y voir une initiative opportuniste venant d’un ancien premier ministre qui aurait eu l’occasion de faire bouger les lignes lorsqu’il exerçait cette fonction. Et surtout, elle reste timide, c’est-à-dire extrêmement limitée dans sa portée. Pourquoi restreindre cette possibilité à quelques professions spécifiques ? Pourquoi ne pas poser un principe plus général, fondé sur le volontariat et la liberté contractuelle ? En cherchant à aménager à la marge un dispositif rigide, on prend le risque de multiplier les exceptions sans jamais remettre en cause la règle elle-même, pourtant devenue discutable.
À cet égard, la vision défendue par David Lisnard, président de Nouvelle Energie, apparaît plus cohérente et plus structurée. Elle ne se contente pas de corriger les effets les plus visibles des contraintes existantes ; elle propose de repenser en profondeur le cadre dans lequel s’organise l’activité économique. L’idée centrale est simple : faire confiance aux individus — salariés comme employeurs — pour déterminer les modalités de leur travail, plutôt que de leur imposer des règles uniformes et souvent déconnectées des réalités du terrain.
Une telle approche repose sur un crédo politique et sur une philosophie qui est au cœur du projet politique du président de Nouvelle Energie : celui que la liberté économique, lorsqu’elle est encadrée par des règles claires et équitables, est plus efficace que la contrainte administrative pour créer de la richesse. Elle suppose également d’accepter une certaine diversité des situations, des choix, des rythmes de travail. Mais en contrepartie, elle ouvre la voie à une augmentation de la production, donc des revenus, donc du pouvoir d’achat.
Car c’est bien là l’enjeu fondamental. Le pouvoir d’achat ne se décrète pas par la multiplication des jours non travaillés ou des transferts financiers. Il dépend, en dernière analyse, de la capacité d’une économie à produire des biens et des services en quantité suffisante, et à en répartir les fruits de manière équitable, c’est-à-dire sans spolier, à traves un système fiscal décourageant, ceux qui y ont contribué. Restreindre cette capacité, même au nom de causes légitimes, revient à fragiliser l’ensemble du système.
Il ne s’agit pas ici de nier l’importance des combats sociaux, ni de minimiser les enjeux liés à l’égalité entre les femmes et les hommes. Mais faut-il vraiment passer par la création d’un jour férié supplémentaire pour faire avancer ces causes ? D’autres leviers — éducatifs, culturels — seraient sans doute plus efficaces et moins coûteux pour la collectivité. Au fond, cette controverse révèle une divergence plus profonde sur la manière de concevoir le progrès social. Pour certains, celui-ci passe prioritairement par la protection, la réduction du temps de travail, l’extension des droits formels. Pour d’autres, il repose avant tout sur la capacité à créer de la richesse, à innover, à entreprendre — bref, à faire fonctionner pleinement les mécanismes de production.
Ces deux approches ne sont pas nécessairement incompatibles, mais elles impliquent des arbitrages. Et aujourd’hui, force est de constater que la France penche trop souvent du côté de la contrainte et de la limitation, au détriment de la liberté et de la production.
Il apparaît, dès lors, que ceux qui œuvrent réellement pour les classes populaires ne sont pas nécessairement ceux qui réclament toujours plus de protections ou de jours chômés. Ce sont plutôt ceux qui défendent la capacité à travailler, à produire, à entreprendre, bref, à créer les conditions d’une prospérité partagée. La véritable justice sociale ne se décrète pas : elle se construit d’abord sur la richesse que l’on est capable de générer. Et à force d’oublier cette réalité, on prend le risque de transformer des intentions généreuses en impasses économiques dont il faudra bien, un jour ou l’autre, payer la note.
La proposition formulée par Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, d’instaurer un jour férié supplémentaire, en l’occurrence le 8 mars pour marquer la journée internationale des droits des femmes, appelle à la réflexion sur la capacité des élus, qu’il s’agisse des corps intermédiaires ou des politiques, à cerner les défis que doit relever le pays. Elle s’inscrit dans une tendance plus large, presque mécanique, qui consiste à répondre à des enjeux sociaux ou symboliques par une réduction supplémentaire du temps travaillé. Derrière l’apparente évidence morale de la cause défendue, se cache, en réalité, une vision du travail et de l’économie qui pose sérieusement question et qui, au final, s’avérerait contre-productive, y compris pour ceux que l’on prétend défendre.
Car enfin, la France n’est pas un pays en manque de jours chômés. Elle figure déjà parmi ceux où le nombre de jours fériés s’inscrit dans la fourchette haute, sans que cela se traduise mécaniquement par un surcroît de bien-être collectif ou de prospérité partagée. Ajouter une nouvelle journée non travaillée n’est jamais neutre : c’est une décision qui aurait des conséquences économiques, sociales et même culturelles. Elle traduit une certaine conception du rapport au travail, considéré moins comme un levier d’émancipation ou de création de richesse que comme une contrainte dont il faudrait s’extraire toujours davantage.
