La gauche... et un boomerang nommé Mélenchon
La gauche confrontée à sa posture moralisatrice
POLITIQUEFRANCE


Ce dimanche matin, la une de La Tribune Dimanche frappe fort : « Le poison Mélenchon ». Le mot est fort, accusateur, presque clinique. La mort du jeune Quentin Deranque, dans des conditions que l’enquête permettra d’éclaircir, fait planer le doute d’une collusion entre les leaders de La France Insoumise, et les groupuscules d’ultra-gauche qui assument le choix de la violence physique comme moyen du combat politique. Ainsi, ce titre de la Tribune du Dimanche traduit une inquiétude palpable ; il dit aussi un moment politique. Car notre vie publique n’avance pas en ligne droite : elle oscille. Elle procède, souvent, par effet de balancier. Ce qu‘un camp a reproché, hier, se retourne aujourd’hui contre lui.
Pendant plus de trente ans, la gauche française s’est drapée dans une posture moralisatrice, faisant de la dénonciation du Front national de Jean-Marie Le Pen un axe structurant de son discours. Et, sur le fond, elle n’avait pas tort de combattre des thèses qu’elle jugeait contraires à l’idéal républicain. Mais, au fil du temps, l’argument est devenu réflexe, puis arme absolue visant à masquer le vide de sa propre réflexion sur l’évolution de la société. Toute inflexion sécuritaire, toute interrogation sur l’immigration, toute critique de l’Europe de Maastricht, suffisait à faire planer l’ombre de l’extrême droite. La droite parlementaire, qu’elle fût, à l’époque, RPR ou UDF, était sommée de se justifier en permanence. Le soupçon de « lepénisation des esprits » devenait un couperet. Une sentence irrévocable.
Les années 1990 ont cristallisé cette mécanique. En 1998, lorsque certains présidents de région, plutôt étiquetés UDF, envisagèrent de conserver leur exécutif grâce à un appoint de voix du Front national, la droite fut saisie d’un débat existentiel. Philippe Séguin, alors président du RPR, lança cette phrase restée célèbre : « on ne va quand même pas vendre notre âme pour des Safrane ». Il rappelait que le pouvoir n’est rien s’il coûte l’honneur. La gauche, elle, dénonçait une « collusion » généralisée, parfois au-delà des faits, comme si l’ensemble de la droite était déjà contaminé.
Ce registre moral a structuré des campagnes entières. Il a permis d’installer un cordon sanitaire, mais aussi d’entretenir un climat où l’adversaire n’était plus seulement critiquable : il devenait suspect. Il suffisait d’un débat sur l’identité nationale, d’une alliance locale jugée ambiguë, pour que la condamnation tombe. La droite passait son temps à prouver qu’elle n’était pas l’extrême droite.
Or, voici que le balancier revient. La recomposition politique issue des dernières années a placé la gauche devant un dilemme symétrique. L’émergence de La France Insoumise et de la stratégie du chaos, la radicalité verbale entretenue, à dessin, par Jean-Luc Mélenchon, les ambiguïtés sur la laïcité, la police ou les crises internationales, ont déplacé la ligne de crête. Désormais, c’est la gauche qui est sommée de dire si elle accepte, ou non, d’endosser l’insoumission mélenchoniste.
Aux municipales, aux législatives, dans les alliances locales, la question se pose, ou se posera, avec une brutalité comptable : faut-il s’allier pour gagner des villes, des sièges, des régions ? Ou faut-il refuser certains compromis, quitte à perdre ? Le dilemme est le même qu’hier, simplement inversé. Conserver son âme ou préserver ses positions.
Dans ce contexte, la tentation est grande, pour les formations socialistes et écologistes, de considérer que l’union est la condition de la survie. Les électeurs sont fragmentés, les scrutins majoritaires implacables. L’argument stratégique plaide pour le rassemblement. Mais l’argument moral resurgit : peut-on gouverner avec une formation dont certaines positions heurtent une partie de son propre électorat ? À partir de quel seuil l’accord électoral devient-il caution politique ?
Ce que la gauche a longtemps présenté comme une évidence – refuser toute compromission avec l’extrême droite, même locale, même indirecte – lui revient aujourd’hui comme un miroir, comme un boomerang. Elle doit répondre à la même exigence de cohérence qu’elle a imposée à ses adversaires. La dénonciation morale ne peut être à géométrie variable.
Il ne s’agit pas d’établir une équivalence simpliste entre les formations. L’histoire, les références, les programmes diffèrent. Mais le mécanisme politique, lui, est comparable : quand un camp fait de la pureté morale un étendard, il doit accepter d’être jugé à l’aune de ses propres principes lorsque les circonstances changent.
Le balancier n’est pas qu’un mouvement électoral ; il est une épreuve de vérité. Il oblige chacun à se demander ce qu’il est prêt à sacrifier. Une ville, un groupe parlementaire, une présidence de région ? Ou une part de son identité politique ? Et, à ce titre, la formule de Philippe Séguin, à laquelle je faisais référence plus haut, résonne aujourd’hui encore. La politique est faite de compromis, mais elle ne peut survivre sans lignes rouges. La droite l’a appris dans la douleur. La gauche est désormais face au même dilemme. Parce que l’honneur, en politique (comme dans bien d’autres domaines), n’est pas un luxe. Il est ce qui permet à la démocratie de ne pas se dissoudre dans le cynisme.
